De l’investiture sociale du vêtement à la vestignomonie, l’étude générale du costume invite à s’introduire dans l’intimité du patrimoine. Objet du quotidien, issu du privé, il entre au musée comme au panthéon des identités passées. Le renouveau de l’histoire de l’art, sous l’impulsion des visual et des cultural studies, interroge par une approche pluridisciplinaire les différents aspects de l’histoire des apparences, du genre, de la construction de soi, des codes, des signes, et des représentations du corps. Le chantier ouvert par Georges Vigarello[1] continue d’inspirer les recherches sur l’histoire du costume et des modes. Dans un premier temps il s’agit de comprendre comment le costume est entré dans une définition patrimoniale. Autrement dit le projet s’enquiert de savoir comment le vêtement est pensé comme objet du patrimoine : objet d’histoire, objet d’études, objet de collection, et objet de mémoire. L’étude des apparences vestimentaire, leur rapport à la construction de l’individu et des identités, suppose d’écrire l’histoire culturelle et visuelle du costume. L’histoire de la constitution des collections, de la formation des sociétés savantes, et de la production scientifique, sont les prémices à la création du musée. L’institution est donc envisagée sous la forme d’une élaboration culturelle, dont chaque partie est orchestrée dans un processus de construction : histoire, mémoire, collection. Nous en viendrons donc à dégager le processus de la formation d’une identité collective autour de l’objet textile.
Dans une seconde partie, il s’agit de comprendre ce qu’est un musée textile et de savoir comment l’exploiter. Tel un réceptacle mais aussi un réflecteur de la culture des sociétés occidentales, nous proposons une approche du vêtement analogue à celle de l’archive. Ainsi le traitement archivistique passe par l’analyse des systèmes de conservation, de gestion, et de mise en valeur de l’objet, pour qu’enfin le musée du costume devienne un outil de la recherche. Cependant un malaise persiste quant au traitement du costume en lui-même[2]. Objet fragile et rare selon les époques, il est strictement gardé dans les réserves des musées, et reste difficile d’accès. Habitué aux sources écrites et iconographiques, qui bénéficient d’une heuristique nouvelle depuis l’Ecole des Annales, l’historien est amené à étudier l’objet de mode. Comment doit-il être analysé ? Comment l’historien doit-il appréhender cette source matérielle ? Quelles sont les règles muséales à respecter ? Quel est le mode d’emploi du musée textile ? Le costume nécessite l’apprentissage de techniques de manipulation et d’introspection qui ne sont pas enseignées. Une approche dynamique de l’histoire des apparences et du vêtement comme « histoire totale ». C’est ainsi que l’historien-chercheur et le conservateur sont amenés à partager leurs problématiques et leurs expériences. Universitaires et professionnels de la culture se croisent au détour d’une discipline émergente : la muséologie. Capable d’intervenir à tous les niveaux des besoins de l’objet de musée, elle répond aux problématiques de traitement archivistique du costume, tout en assurant son impératif de démonstration.
Afin de développer et d’enrichir les communautés muséales respectives, et dans le cadre d’une collaboration franco-canadienne, nous analyserons l’entrée du costume au musée à travers une étude croisée entre les deux pays, riches d’une histoire culturelle commune. La France jouit de structures anciennes en charge de collections textiles. L’histoire de ces institutions est favorable à la compréhension de processus de patrimonialisation du costume, car elle résulte de plus de deux siècles d’initiative privée concernant la collecte de sources documentaires, iconographiques, et surtout matérielles. Le Canada a établi plus tardivement des établissements spécialisés dans la conservation et la mise en valeur des objets textiles. Cependant les services de ces musées, bénéficiant de grandes avancées technologiques et scientifiques dans lesquelles le Canada s’est investi, rattrapent de loin la qualité des institutions plus âgées. Les museum studies bénéficient d’une écoute plus attentive dans des pays où la tradition scientifique se veut moins cloisonnée. Le Québec est le seul pays francophone proposant plusieurs formations complètes en muséologie, ce qui témoigne d’une grande introspection des musées territoriaux. Aujourd’hui acteurs du patrimoine textile, la France et le Canada s’insèrent dans une réflexion muséologique qui transcende les frontières, où l’investigation historique du “vieux continent” s’allie à l’expérience muséale du “nouveau monde”.
[1] G. Vigarello, Le sain et le malsain : santé et mieux-être depuis le Moyen Age, Paris Seuil, 1993, 399 p.
[2] Conclusion de L’histoire et les apparences : exposer la mode et son histoire, journée d’études de la Semaine de l’histoire 2008 : l’historien et les modes. Organisé par Sophie Coeuré (ENS) et Béatrice Joyeux-Prunel (ENS), le 29 mai 2008. Enregistrement vocal disponible sur le site de l’ENS.